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Sara Miglietti

Berns : une génealogie de la souveraineté au service de son dépassement


Compte-rendu de Thomas Berns, Souveraineté, droit et gouvernementalité. Lectures du politique moderne à partir de Bodin, Editions Léo Scheer, Clamécy 2005 (255 p.)


Publié en 2005, le livre de Thomas Berns Souveraineté, droit et gouvernementalité. Lectures du politique moderne à partir de Bodin s’inscrit dans le cadre d’une recherche plus vaste que son auteur (chargé de recherches au Centre de Philosophie du droit de l’Université Libre de Bruxelles) mène depuis une dizaine d’années autour des formes du discours politique à l’aube de la Modernité. Se situant à mi-chemin entre Violence de la loi à la Renaissance (2000) et Gouverner sans gouverner (2009), cet ouvrage représente en quelque sorte leur point de rencontre, en ce qu’il tâche de penser l’ancrage mutuel des concepts de droit et de gouvernement par le biais d’un autre concept-clé de la théorie politique moderne, à savoir celui de souveraineté.

Qu’on soit clair : le lecteur ne trouvera dans ce livre ni une histoire ponctuelle de la notion de souveraineté, ni, d’autant moins, un essai critique concernant la philosophie de Jean Bodin, l’auteur évoqué dans le soutitre de l’ouvrage. Certes, Berns se livre à une analyse extrêmement minutieuse du chef-d’œuvre bodinien, les Six Livres de la République (1576), un texte qu’il nous présente, à juste titre, comme la première tentative de repenser systématiquement le domaine du politique en s’appuyant sur le concept (issu du droit romain) de puissance souveraine. Qui plus est, Berns esquisse les étapes qui ont amené ce concept à s’imposer, à partir de l’œuvre bodinienne, comme le nouveau principe dominant du discours politique (p. 26), et essaie de mettre à nu le processus (s’achevant dans le Leviathan de Hobbes) par lequel le paradigme machiavellien du politique, caractérisé par la reconnaissance et l’acceptation de la précarité des choses humaines (c’est-à-dire de leur exposition irréductible à la variation, à la discorde, à la corruption) a pû finalement être remplacé par un paradigme tout à fait opposé, refoulant la mutabilité du réel hors du champ politique par le biais d’une alliance avec le domaine métahistorique du droit (p. 131-132 ; p. 187). La souveraineté consisterait donc en dernière instance dans ce « repli » du politique sur lui-même, à savoir dans le processus négatif par lequel le politique se soustrait à l’histoire en mettant son principe constitutif à l’abri des jeux et des enjeux de celle-ci : la pensée bodinienne viserait en effet à « éléver définitivement, d’un point de vue théorique, quelque chose – le droit – hors de cette histoire […], un droit souverainisé qui peut donc s’accommoder à l’histoire sans être entièrement exposé à elle » (p. 39).

La moelle du livre de Berns, ainsi que sa véritable originalité, n’est pourtant pas à chercher dans cette reconstitution historique qui, prise en elle-même, ne s’écarte que faiblement des interprétations les plus courantes. L’intérêt de l’ouvrage tient plutôt au fait que son auteur tâche d’aborder la question très classique de la souveraineté à partir d’une perspective nouvelle, qu’on serait tenté de définir généalogique, dans la mesure où le questionnement qui l’anime découle moins d’un souci de compréhension ‘scientifique’ du passé, que d’un désir de dégager certains éléments utiles pour réflechir et agir dans le présent. En décortiquant le texte bodinien, moment générateur du discours souverain, Berns vise en effet à en saisir les éléments constitutifs pour mieux détricoter leurs rapports mutuels et dévoiler ainsi la nature « stratégique, et donc contingente » de leur rencontre. Déconstruire la logique interne du discours souverain, ça revient en somme à explorer ses conditions de possibilité, à remettre en cause ses alliances – stratégiques, contingentes, donc objet potentiel d’une critique transformatrice – avec d’autres registres discursifs (tout d’abord celui du droit) et à répérer des ‘lieux’ théoriques depuis lesquels songer à son eventuel dépassement. Il s’agit, explique Berns, de penser « à la suite de Foucault, et certainement pas contre lui, de manière à ‘tester’ la possibilité d’un dépassement effectif du paradigme de la souveraineté. Peut-on penser sans la souveraineté, et comment ? Et donc quel serait l’autre de la souveraineté depuis lequel penser un tel dépassement ? » (p. 227).

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