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Thomas Bolmain

Entre Derrida et Deleuze, Foucault et les normes


Compte-rendu de Stéphane Legrand, Les normes chez Foucault, PUF, Paris 2007 (315 p.)


       §1 Liminaire. Décapant, touffu et érudit, quelquefois aride, ou ardu, le livre de Stéphane Legrand Les normes chez Foucault est à classer parmi les commentaires récents majeurs du travail de Michel Foucault[1]. Se pourrait-il cependant que le chanceux lecteur trouve à ranger l’ouvrage ailleurs que dans un rayon scandaleusement dépeuplé de sa bibliothèque ? Disons-le d’emblée, le commentaire foucaldien digne d’intérêt n’est pas monnaie courante. Trop souvent réduit au rôle de pourvoyeur d’« outils conceptuels » à destination de ceux à qui la patience du concept fait autant défaut que le goût du travail, Foucault n’a pas toujours fait l’objet de lectures rigoureuses du simple point de vue de la conceptualité philosophique. L’auteur le soumet au contraire à un traitement ou une opération qu’on dira philosophique au sens fort, pour tirer sa pensée, entre Deleuze et Derrida, vers les terres d’une analytique (ou peut-être d’une ontologie, mais je laisserai ce point en suspens) matérialiste du signifiant. Et la rigueur ne fait certes pas défaut à un ouvrage qui est bien plus et tout autre chose qu’un commentaire thématique ou une reconstruction chronologique de « l’œuvre Foucault ». L’enquête obéit ici à un principe de méthode, une attitude de la pensée (matérialisme fonctionnaliste), elle isole un objet conceptuel précis (la « norme », sous condition d’une théorie du signifiant) et en use comme opérateur pour une problématisation originale des principaux thèmes philosophiques foucaldiens (la temporalité historique, le sujet, le corps ou la liberté). Ceci, réellement, est matière à réjouissance. D’autant que le ton du livre se signale d’une note parfois ironique et sautillante, indice d’une distance critique bienvenue face à un intellectuel dont le génie particulier, singulièrement bien adapté aux exigences et aux incitations de son champ, a trop souvent été l’occasion d’exercices de mimétisme ou de surenchère théorique et stylistique à l’adresse de disciples bouffons.

Posons que Foucault, de ce qu’il réfléchit, certes au même titre que d’autres ensembles discursifs, l’historicité des énoncés philosophiques (de Platon ou Kant, Nietzsche ou Husserl), ne s’excepte en aucune façon de l’histoire de la philosophie. Son attitude théorique, ses concepts et ses thèmes de réflexion ne sont intelligibles qu’à l’horizon de la philosophie occidentale et de son histoire. Il n’est pourtant pas moins vrai que, comme d’autres, sa production se présente comme une critique radicale de ses catégories modernes, du kantisme à la phénoménologie, critique d’ailleurs menée par le biais d’une mise en question exacerbée de leurs limites et de leurs marges, ou de leur dehors (épistémologie, littérature, psychanalyse, ethnologie structurale ou marxisme). Mais Foucault n’a jamais négligé les énoncés philosophiques ni minorisé leur importance. Simplement les a-t-il plongé au sein de systèmes de « pensée » plus vastes – historiquement contingents, sujets à ruptures et à discontinuités, mais aussi affectés de régularités, de bizarres persistances –, déclinés en autant d’« expériences » matérielles (de la folie à la sexualité), elles-mêmes concrètement déterminées au titre de pratiques, en particulier discursives. Et surtout s’est-il efforcé de penser la « pensée » en tant que matérialité – c’est-à-dire comme discours et praxis –, et la pensée de l’histoire de la « pensée » elle-même comme une pratique de soi et une expérience, une transformation du monde et de l’existence. Star internationale des campus, intellectuel au rayonnement considérable, Foucault relève en somme bien de l’histoire de la philosophie : il demeure un philosophe, marginal, mais un philosophe.

Par suite, il ne peut évidemment inviter qu’à commettre sur son propre travail, dans ses marges mêmes, une expérience philosophique. Tel est précisément le défi que relève Stéphane Legrand, lorsqu’il choisit de plier l’analytique foucaldienne de la norme – élaborée patiemment entre les pôles de la normation, de la normativité et de la normalisation – en direction d’une critique de l’économie politique. Le marginalisme philosophique de Foucault fait alors signe vers une politique de l’économie (voir notamment p. 283-303). Ce n’est en effet pas un des moindres mérites de l’ouvrage que de montrer comment le débat embrouillé de Foucault et du marxisme était en fait essentiel à sa pensée. Les pages où Stéphane Legrand – mettant à profit le cours inédit de 1973 « Société et population » – démontre que la cohérence, l’exigence de méthode (le matérialisme) et l’unité conceptuelle de Surveiller et punir sont en péril si elles ne sont pas rapportées à un cadre d’analyse marxien sont précieuses : c’est qu’elles éclairent aussi bien la pensée de Foucault qu’en retour celle de Marx[2]. C’est du reste le point où s’achève et culmine l’opération philosophique à laquelle l’auteur soumet la pensée de Foucault : une prise de parti politique, claire et tranchée, sous forme d’enquête critique sur les fondements de la rationalité néolibérale et l’assise conceptuelle du capital postmoderne. On se réjouit de constater que la dimension politique de la pensée de Foucault soit ici nettement déterminée au voisinage du matérialisme historique et, pour tout dire, du communisme[3].



[1] C’est le cas d’autres travaux élaborés dans l’entourage de Pierre Macherey et qui prolongent certaines de ses intuitions, tant sur les notions de norme et de sujet que sur le thème de la littérature. Je pense notamment à M. Potte-Bonneville, Michel Foucault, l’inquiétude de l’histoire, Paris, PUF, 2004, ou P. Sabot, Lire Les mots et les choses de Michel Foucault, Paris, PUF, 2006. (Toutes les références dans le corps de cet article faites entre parenthèses sans autre précision renvoient au livre de Stéphane Legrand).

[2] Lire tout le chapitre II de Les normes chez Foucault, intitulé « Normation », et sa synthèse, publiée ailleurs, cf. S. Legrand, « Le marxisme oublié de Foucault », in Actuel Marx, n° 36 , Paris, PUF, 2004, p. 27-43.

[3] Voir également, sur ce dernier point, S. Legrand, « Que faire ? », in L’Arc. Michel Foucault, n° 70, réédition Paris, Inculte, 2007, p. 241-254.

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