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Entretien avec Christian Laval à propos de "L'Appel des appels"

© materiali foucaultiani


Promu en décembre dernier par des professionnels du monde de la culture, de la santé, de la recherche, de l’information et de la magistrature, l’Appel des appels se présente, moins d'abord comme une production éditoriale chorale ou une dénonciation politique classique, que comme une expérience mettant en pratique des nouvelles formes de résistance et de gouvernementalité, fournissant une alternative face à la destruction progressive du secteur public par le gouvernement Sarkozy. C'est à ce propos que nous avons demandé à Christian Laval, sociologue à l’Université Paris X et qui compte parmi les principaux promoteurs de l’initiative, de parler sur le « caractère foucaldien » que nous avons cru déceler dans cette expérience de convergence des luttes sociales.


        mf : Monsieur Laval, les raisons pour lesquelles nous avons décidé de vous demander cet entretien à propos de L’Appel des appels. L’insurrection des consciences (Fayard, Paris 2009) découlent en premier lieu du caractère foucaldien que nous pensons avoir repéré dans votre ouvrage collectif. En effet, il s’agit d’un projet qui ressemble à un « appel sous les drapeaux », rédigé par des travailleurs qui appartiennent à plusieurs champs du monde social et public, et qui se sont engagés parce que leurs secteurs de compétence (éducation, santé, justice, information, recherche) sont mis profondément en question par les réformes que le gouvernement français est en train d’envisager. L’enjeu politique de votre lutte, comme vous le dites, se trouve au niveau du concept même de « public », et traverse l’entière constellation de pratiques inhérentes à ce concept. Pour reprendre vos mots, le but de cette lutte, hétérogène depuis l’origine dans ses composantes, est de « se constituer en collectif social afin de résister à la destruction volontaire et systématique de tout ce qui tisse le lien social ». Première question, donc : quelle est votre position par rapport à la perspective foucaldienne qui vise à mettre l’accent sur des luttes ponctuelles et transversales, luttes qui pourtant relèvent d’un même horizon général ? En particulier, quel est l’apport théorico-pratique (s’il y en a un) que la « boîte à outils » de Foucault vous a fourni ?

        Christian Laval : Je vais m’efforcer de répondre à vos questions, mais je tiens à préciser d’emblée que je parlerai en mon nom personnel et non pas au nom de l’Appel des appels. Vous avez parfaitement raison de voir dans le mouvement de l’Appel des appels (ADA), et dans l’ouvrage qui en donne les raisons, ce que l’on pourrait nommer un « fil » foucaldien. Encore qu’il convient de noter la large gamme des références. Lacan n’y est pas moins présent que Bourdieu ou Castoriadis, sans parler de références à Hannah Arendt ou à d’autres philosophes ou écrivains comme Albert Camus. L’ADA semble faire exploser la logique des exclusions réciproques des penseurs des périodes précédentes. Signe sans doute que nous sommes passés à une autre phase des relations entre mouvement social et travail intellectuel. Ce « fil » foucaldien ne tient pas seulement à la récurrence des mentions du nom même de Foucault ou aux citations explicites qui sont prises dans ses ouvrages, il tient plus profondément à l’usage très précis de concepts foucaldiens qui est fait par de nombreux auteurs et animateurs du mouvement. Je pense par exemple à l’importance que donne à l’opposition entre loi et norme Roland Gori, l’un des principaux animateurs du mouvement, ou à l’emploi de concepts comme ceux de « rationalité » ou de « subjectivation » par Pierre Dardot, qui a écrit un article sur « la rationalité néolibérale » dans le livre collectif mentionné plus haut. Cela ne veut pas dire que ses animateurs sont « foucaldiens », qu’ils tiennent à promouvoir ou défendre une théorie du pouvoir, de la sexualité, de la lutte qui serait celle de Foucault. Cela signifie que Foucault aujourd’hui fournit certains outils pour comprendre la logique générale à laquelle s’ordonnent les politiques qui sont en train de transformer les institutions, l’État, les rapports sociaux, les subjectivités. En ce sens, on peut dire que l’image fameuse de la « boîte à outils » correspond assez bien à l’usage que le mouvement fait des analyses et concepts foucaldiens.

       mf : À votre avis, quand et par quelles voies la résistance à un certain régime de rationalité gouvernementale acquiert la dimension d’une lutte politique, en devenant une pratique collective ? En d’autres termes, ce que nous vous demandons est si le « je refuse d’obéir », c’est-à-dire la pratique de la désobéissance en tant que telle, qui dit « non » au pouvoir gouvernemental, constitue déjà une critique politiquement efficace pour faire face à la gouvernementalité néolibérale que vous dénoncez. Ou si, au contraire, cet appel à construire un lien entre les différentes formes de lutte « individuelle » répond plutôt à la nécessité de structurer une dimension du « commun ».

       C: Laval : Un certain nombre d’animateurs, en particulier Barbara Cassin, ont évoqué la figure de Bartleby et sa célèbre formule : I would prefer not to. C’est une manière de dire que tout pouvoir appelle ses propres formes de résistance et de refus. La question, éminemment foucaldienne, se pose en ces termes : si la rationalité néolibérale fonctionne plus à la norme qui plie les pratiques de l’intérieur qu’à la loi qui ordonne de haut et de l’extérieur, si elle s’incarne dans des situations dans lesquelles on amène à faire faire des choses aux gens sans nécessairement réclamer d’eux aucun assentiment explicite ou même conscient, de quelle nature pourra être la résistance et comment peut-on l’organiser ? La logique de la situation se présente comme une sorte « d’ordre des choses » à laquelle on ne peut se soustraire, qui est anonyme, qui est comme le « marteau sans maître » qui ne cesse de vous taper dessus de la façon la plus régulière et la plus sourde. C’est ce marteau des choses, des faits et des chiffres que nous affrontons, ce battement sourd qui ressemble à ce son enveloppant et oppressant qu’a si bien rendu Christian Boltanski dans sa dernière installation au Grand Palais.

L’important dans le pouvoir anonyme des dispositifs managériaux est ce qui se passe au niveau des pratiques. La résistance aussi doit partir des pratiques, c’est-à-dire au plan même de l’effectivité de la gouvernementalité néolibérale. La question de la résistance se pose donc de façon nouvelle. Certes, il faut encore tenir des discours critiques, faire des manifestations, faire des grèves. Mais quand on vous a mis dans une situation de concurrence, sous la tension de la performance , dans des dispositifs d’évaluation ou d’autoévaluation, il convient d’agir aussi au niveau de sa propre pratique professionnelle, dans les relations sociales les plus élémentaires que vous entretenez avec vos collègues, et sur vos propres réactions et motifs. Vous êtes requis d’agir sur vous-même, de vous poser des questions d’ordre éthique, de vous demander ce que vous êtes en train de faire dans ce que l’on vous oblige à faire. L’oppression nouvelle, c’est l’entreprise universelle, elle tient à ce que les contraintes propres au modèle de marché sont en train d’être implantées partout dans le cadre des réformes de l’État. Il n’y a plus d’abri, plus d’hétérogénéité des logiques.

Quelle résistance face à l’universalisation concrète des techniques managériales ? Que faire lorsque l’on a mis en place un dispositif qui pousse à agir dans un sens que nous savons moralement détestable, et de surcroît tout à fait destructeur du métier, de son sens, des valeurs qu’il porte, donc en fin de compte, inefficace ? On voit bien que le problème n’est pas seulement de dénoncer une idéologie pernicieuse, des réductions d’effectifs, ou des lois liberticides, mais de refuser de s’engager dans des dispositifs et des situations qui vous obligent à aller contre les autres et contre vous, qui se retourne contre vous, comme l’évaluation. Le rôle de l’Appel des appels n’est donc pas d’être un mouvement de protestation comme les autres, il ne consiste pas seulement à jouer les « coordinations des coordinations », ou à être la caisse de résonance des mouvements. Même si tout ce travail est indispensable. Il consiste à pointer et analyser les nouvelles « servitudes », les nouveaux modes d’assujettissement, et à penser à partir du terrain les nouveaux modes de résistance. Et ceci en étroits rapports avec les forces du mouvement social, tout particulièrement les syndicats. Car il s’agit bien sûr d’accélérer la prise de conscience des conditions nouvelles de la lutte du côté des forces sociales et politiques constituées ou en voie de constitution.

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